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Marine Le Pen répond à Maman travaille à la journée PrésidentiELLE / Sciences Po

Marine le pen elle maman travaille
Comme il y a 5 ans et dans la continuité de ses autres engagements (Etats généraux de la femme, journée ELLE Active...) le magazine ELLE avait convié tous les candidats à l'élection présidentielle à répondre aux questions de grands témoins, d'experts, de lectrices ou lecteurs et des étudiants de Sciences Po. Bruce Toussaint et Valérie Toranian (qui a bluffé une partie de la salle par ses qualités d'intervieweuse qui "ne lâche rien") ont vu défiler François Hollande, François Bayrou, Nathalie Artaud, Marine Le Pen, Eva Joly. Jacques Cheminade et Philippe Poutou étaient excusés, Jean-Luc Mélenchon à Toulouse et Nicolas Sarkozy a eu peur pour sa sécurité (une trentaine d'étudiants fredonnaient l'Internationale dans la Péniche) et a préféré envoyer NKM en guise de bouclier humain.

A l'inviation du magazine ELLE, j'ai posé une question à Marine Le Pen en tant que fondatrice du blog Maman travaille et présidente de l'Association Maman travaille. (C'est moi qui ai demandé à questionner cette candidate en particulier, voulant protester contre son programme phallocrate: non, être une femme n'est pas une garantie de féminisme). Marine Le Pen propose la mise en place d'un "revenu parental", connu dans le débat public sous le nom de "salaire maternel". Les mères auraient 80% du SMIC pour rester chez elles. L'énorme problème de cette proposition, c'est qu'elle renvoie les femmes au foyer. En effet, les modes de gardes sont si onéreux et si difficiles à trouver que beaucoup de mères gagneraient plus en travaillant moins. Exemple: vous gagnez 1500 euros, votre crèche pour le petit 500 euros, la cantine et le centre de loisirs du grand 200 euros, et vous devez prendre une nourrice pour le périscolaire, le tout fermant à 18 heures, comme vous. Il vous restera environ 700 euros pour vivre une fois vos modes de garde payés. Si l'Etat vous propose de toucher 1000 euros pour ne plus travailler, il est évident que vous accepterez, sauf exception.

 

 


ELLE Présidentielle 2012 : Marine Le Pen " Oui à... par elle

(si la vidéo ne foncionne pas ici, vous pouvez la voir sur ELLE.fr)

Voilà comment on dégage les femmes du monde du travail, en créant une nouvelle forme de précarité (bon courage pour postuler quelque part après 7 ans d'absence et d'isolement, souvent: oui, élever des enfants, c'est épuiant et ça ne donne pas le loisir quand on n'a pas de mode de garde d'aller "réseauter".)

Ma question, donc:

" Bonjour Madame Le Pen. Votre parti propose la mise en place d'un salaire parental. Quand on sait que 4% des congés sont pris par les pères et 96% par les mères, c'est un renvoi déguisé des mères au foyer. Ne pensez-vous pas qu'il serait plus judicieux d'investir cet argent public dans le développement de modes de garde, notammet de places en crèche qui permettraient à tous, de tous milieux, hommes et femmes, de mener une vie active et professionnelle hors du foyer ? Et comment imaginez-vous que ces femmes vont se réinsérer sur le marché du travail après un si long isolement, chez elles..? "

La question a été applaudie par la salle; et j'ai eu le tort de jouer le jeu et de quitter le micro. Marine Le Pen a alors répondu en substance qu'elle voulait laisser le choix aux femmes de travailler ou de ne pas travailler, et demandé à la volée si nous étions contre le congé parental. A ceci de différent que le congé parental est rémunéré à 300 et quelques euros, pas à 80% du SMIC, et n'est donc pas très incitatif. Elle a pris comme argument le fait que elle-même étant une femme qui travaille, elle n'allait pas renvoyer les femmes au foyer. Une réponse prévisible à laquelle on aurait pu répondre qu'elle n'est pas réellement concernée, comme avocate puis comme élue, gagnant très largement plus que 80% du SMIC même une fois les modes de garde déduits...

Marine Le Pen a été longuement applaudie quand elle a dit "je veux bien qu'on me dise que je suis nulle, mais cette mesure objectivement, elle est bien." Succès total aussi quand elle affirme qu'un conjoint violent doit être mis à la porte, et que l'on doit réquisitionner son logement pour le donner à la femme battue le cas échéant, "il n'avait qu'à pas la frapper."

De façon plus générale, Marine Le Pen a maintenu son expression d'avortement de confort, prenant l'exemple pas du tout caricatural de femmes qui avorteraient 3, 4, 5, 6 fois dans une vie, invoquant Simone Veil. Elle s'est prononcée pour le droit à l'adoption prénatale, ce qui donnerait un statu à l'embryon et risque de pénaliser le droit à l'avortement justement, comme l'a souligné Valérie Toranian. Marine Le Pen a également affirmé que les femmes des banlieues étaient "traitées comme des objets", et a affirmé à Inès Guyot qui posait une question sur les banlieues et répondait que non, elle n'était pas un objet, qu'elle en était probablement un sans s'en rendre compte (!). Je vous épargne les arguments habituels.

Ce qui m'a frappée, c'est la force avec laquelle elle a retourné la salle. Bruce Toussaint a perdu le fil à plusieurs reprises, se laissant aller à un genre de connivence et même à rougir alors qu'il était par ailleurs très professionnel et pertinent. La salle a énormément ri, elle a su créer une complicité, et elle a quitté l'estrade sous les applaudissements. Très à l'aise, détendue, elle semble avoir réussi son pari de "dédiabolisation" (voir la vidéo de son père à la même place il y a 5 ans...) L'enthousiasme de la salle m'a laissée pantoise.

Je n'ai pas compris comment une assemblée féminine pouvait applaudir une candidate qui promeut le déremboursement de l'IVG, se prononce contre le mariage gay, veut payer les femmes pour qu'elles dégagent de la vie professionnelle, expulser les étrangers, adultes ou enfants, se prononce contre la parité... Alors oui, elle est parfois "drôle" de l'avis général, mais son programme et son parti ne sont pas "drôles" pour les femmes.

Eva Joly a été accueillie chaleureusement, en partie en raison de son état. Son discours a été moins bien accueilli que celui de Marine Le Pen par la salle. Un comble quand on sait qu'elle était composée de responsables d'associations, de journalistes, d'experts, de lectrices et lecteurs du magazine ELLE... Quelques unes de ses propositions manquaient de lisibilité et demandaient un plus gros effort intellectuel que le simple "vous allez encore faire bouh" ou "non Madame, moi je veux que cela cesse" de la candidate d'avant. Sans racisme aucun (j'avais détesté la chronique de Philippe Besson sur le sujet, même si je l'apprécie beaucoup par ailleurs) son accent très fort, ajouté à des difficultés d'articulation en raison de son accident et à des lunettes de soleil empêchant tout contact visuel, ont empêché Eva Joly d'instaurer une vraie connivence avec l'assemblée. Sa réponse égative à la question de la laïcité posée par la crèche Babyloup a aussi laissé la salle sceptique.

La pauvre Eva Joly n'a diposé que d'une petit demi-heure quand Marine Le Pen a parlé de 14h50 à 16h30.

Puis, long flottement. Le candidat suivant a disparu... Bruce Toussait prend la parole, pour la passer à Valérie Toranian qui annonce "Nicolas Sarkozy ne viendra pas, son équipe estime que les conditions de sécurité ne sont pas réunies". Pas réunies pour lui, mais visiblement bien suffisantes pour son bouclier humain, NKM, envoyée pour lui.

Elle a eu le courage de monter sur scène sous les huées.

Quelques perles néanmoins: "La loi sur les violences faites aux femmes, oui je comprends que vous vous en moquiez, vous n'êtes pas directement concernées ici !" (C'est bien connu, les femmes violentées portent des panneaux l'indiquant et ne vont pas aux journées ELLE...) ou "Messieurs vous huez, je comprends c'est vous qui allez payer les pensions alimentaires" (vive la misandrie...) ou encore, à un membre du Collectif anti-négrophobie: "Vous ne semblez pas avoir beaucoup d'arguments..." La salle se vide peu à peu et NKM finit par quitter la scène, déjà occupée par le collectif La Barbe.

Le matin, Nathalie Artaud avait surpris en réclamant (avec ironie ?) la prison pour les patrons n'appliquant pas la parité, François Bayrou avait choqué en disant que "l'âge aidant, certaines femmes n'ont pas envie d'aller à la piscine avec le regard d'hommes et préfèrent des créneaux réservés aux femmes" (ce qui avait fait dire à Marielle de Sarnez qu'une bonne idée était extrêmement mal exprimée) et François Hollande avait suscité l'enthousiasme en se prononçant contre le salaire maternel et en prônant la parité, notamment.

Deux questions incontournables: en ouverture, un mot pour Richard Descoings, directeur de Sciences Po, disparu à New York, et en conclusion, une question: à quelle femme penserez-vous si vous êtes élu/e ? Réponses convenues pour tout le monde, ma femme (Franois Hollande) mes filles, ma mère, mes collaboratrices, ma femme (François Bayrou) et deux originalités, Marine Le Pen qui se réclame d'Olympe de Gouges (re !) et de Jeanne D'Arc, et Eva Joly qui en appelle à Aung San Suu Kyi.

Au final, une journée passionnante et passionnée. On pourra critiquer le magazine ELLE pour tout ce qu'on veut, mais la pressefémininophobie a ses limites: une fois de plus, même si ça doit côtoyer des pubs, des pages de mode et des mannequins, ELLE a permis à des sujets concernant les femmes d'être mis sur le devant de la scène, avec une excellente couverture médiatique, du fond, et de vraies questions. Questions qui ne sont pas abordées ailleurs, et c'est ce qu'on peut regretter: Jean-Luc Mélenchon, le seul candidat a prendre des positions résolument féministes, n'avait pas pris la peine d'honnorer son rendez-vous avec les femmes venues en nombre. Dommage pour lui.

Marlène Schiappa

 

A lire aussi:

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Micro-trottoir aux Etats généraux de la femme

Interview exclusive d'Anne Hidalgo, porte-parole de Martine Aubry

 

NB: Nathalie Kosciusko-Morizet a reçu des blogueuses dont plusieurs membres de Maman travaille dernièrement, compte-rendu à venir

NB bis: les propos tenus ici n'engagent que moi

NB ter: les commentaires sont modérés a priori

Commentaires

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Nanette

Je trouve cet article très bon. J'aurais bien aimé y être.
Bravo pour la question qui est très pertinente... Mais ça fait un peu peur quand même.
Une seule chose à dire : allez voter !!!

Caroline

Jean-Luc Mélenchon a-t-il motivé son refus de se rendre à ce forum? Dommage pour l'assistance aussi, il semble le seul à s'attaquer de front aux inégalités femme-homme dans son programme...

SW

Excellent reporting. Je n'ai assisté qu'à l'après-midi mais je suis contente d'avoir assisté à cet événement de l'intérieur, car il était sans doute plus nuancé que le ressenti produit via le live web, et via les reporting ci et là - dont chez Pascale Clark ce matin, que j'ai trouvé fort inabouti.

J'ai pu voir en direct cette femme politique, Marine Le Pen, qui est devenue une personnalité publique de premier plan et qui séduit, qui ne fait pas peur comme son illustre père. Cela créé un flottement étrange et dérangeant dans une salle où, si potentiellement tous les avis sont représentés, je suppose que les saillies lepénistes n'y étaient pas particulièrement bienvenues, et Marie Le Pen a eu un temps de parole et d'écoute extrêmement qualitatif, dans un échange "émotionnel" avec l'auditoire que beaucoup auraient souhaité - dont la pauvre NKM, qui mérite tellement mieux que ça.

Transition toute trouvée vers le candidat Président, qui avait donc un boulevard devant lui, vu ce qu'avait réussi Marine Le Pen juste avant (d'autant qu'il se prête assez au stand-up désormais, en meeting, semble-t-il). Mais qui a donc préféré envoyer NKM, qui a été huée simplement parce qu'elle n'était pas attendue, qu'elle a pris une posture de self-défense alors qu'un mot courtois et humble serait très bien passé. La salle n'était pas un "traquenard", nous n'étions pas tous des étudiants bourgeois comme l'a jeté aux SciencesPotistes, à l'extérieur, Marine Le Pen (ce qui a été jugé comme une belle répartie de la part des commentateurs journalistes ce matin... comme quoi !). La droite était fort bienvenue hier, nous avions une grande curiosité pour l'entendre. Et nombre d'affinités dans la salle, j'en suis certaine. Pour ma part j'apprécie beaucoup NKM et je suis triste de la voir acculée par son rôle de porte-parole. Ceci pour répondre aussi en partie aux commentaires à sa déplorable vidéo directement sur le site de ELLE, qui sont complètement à côté de la plaque quant à la réalité, l'honnêteté de l'invitation de ELLE, et la ferveur de l'auditoire à écouter et comprendre, sans couleur politique affichée.

Bref, je terminerai en disant que j'ai apprécié l'initiative de ELLE, que j'ai d'ailleurs passé un moment plus riche que lors de la journée ELLE active, et que je juge ce magazine très légitime à "convoquer" les candidats et à leur donner la parole dans ses pages. Je salue l'équipe éditoriale de ne pas renoncer à proposer aux femmes des fringues ET des idées, même si je rate sans regret quelques numéros. Valérie Toranian a très bien incarné la volonté de débattre, comprendre, et de ne pas se laisser écraser par le rouleau compresseur de la com politique en acceptant tout et n'importe quoi de la part des candidats.

RDV dans les urnes, maintenant.

Segolene

Super intéressant, merci!

Elodie CINGAL

Bravo à Marlène de savoir penser intelligemment et de ne pas se laisser berner par un mouvement de masse!

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En meme tps sil a pas l image je comprends, ca doit etre rageant egalement…

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